16.12.17

TRENTE ANS !

Trente ans ! Pour un iris, c'est l'âge canonnique, celui à partir duquel il devient « historique » au sens que les Américains donnent à ce mot. Ce passage n'enlêve rien aux capacités de la plante, quelles qu'elles soient.Mais cela peut être le moment de se remémorer ce qui se passait, il y a trente ans, dans le monde des iris.

III – Dans le monde
 Australie : (Australasian Dykes Medal) : 'Dural Charm' -LA- (J.C. Taylor, 1982)
Barry Blyth poursuit son travail sur les iris bicolores et enregistre 'Echo Beach', 'Neutron Dance', 'Venetian Queen'... 






Russie : C'est l'éveil de l'iridophilie. Dans le Caucase, le couple Gordodelov sélectionne quelques variétés qui rencontrent un certain succès : 'Ldinka', bleu à barbes minium, 'Nadezhda Roller', 'Rusalka', curieux iris verdâtre...

ECHOS DU MONDE DES IRIS

DES IRIS DU MONDE ENTIER 

Romorantin, capitale du monde des iris ? Pas encore, mais la collection de « Iris de Gombault » est d'un éclectisme qui mérite d'être signalé. Dans son catalogue de 2018 on trouve des variétés originaires de presque tous les pays où l'on obtient des iris. Non seulement il y a des variétés américaines, australiennes et françaises, mais aussi une belle série de variétés russes, polonaises, tchèques, slovaques, slovènes, allemandes, italiennes, anglaises, néerlandaises... De quoi satisfaire tous les curieux. Fait notable, à côté des productions d'hybrideurs professionnels, on trouve des obtentions récentes provenant d'amateurs de tous ces pays. On peut faire la comparaison, ce qui n'est pas fréquent. Chapeau !

A TABLE !

Non, il ne s'agit pas de vous inviter à manger de l'iris. C'est une plante toxique et, d'ailleurs, sa saveur terriblement amère ne pousse pas à la consommation. Mais c'est le moment de parler de ces petits iris qu'en France on appelle « Iris de Table » et qu'ailleurs on nomme maintenant MTB (Miniature Tall Bearded). Pourquoi est-ce le moment ? Parce que depuis une dizaine d'années ils rencontrent un succès croissant parmi les amateurs d'iris, ce qui a valu à cette catégorie apparue en1929, après un long purgatoire, de se hisser au plus haut niveau de la célébrité. 'Bumblebee Delite' (Norrick, 1985) s'est distingué à deux reprises : en 1991, en remportant ce qui fut l'ancêtre de l'actuelle Williamson-White Medal, et en remettant ça en 1993 avec la « vrai » W-W Medal (plus haute récompense pour un MTB). En 2014 la variété 'Dividing Line' (Bunnell, 2005) a reçu l'USDM (Médaille de Dykes américaine), après un parcours des honneurs sans faute : 2012 = troisième pour la DM ; 2013 = deuxième. 2014 fut une année exceptionnelle pour cette catégorie : outre le triomphe de 'Dividing Line', La Walther Cup est revenue à un autre MTB, 'Holiday in Mexico' (Probst, 2011). Du jamais vu. 

Du jamais vu parce que les MTB ont eu beaucoup de mal à trouver leur espace dans le cœur des amoureux des iris. Ce n'est qu'en 1966 qu'ils ont obtenu de constituer une liste dans les documents de l'AIS. Encore en 1996, lors de la publication de son excellent livre « L'Iris, une fleur royale » Richard Cayeux ne leur consacre qu'une demi-page, ne leur offrant de ce fait qu'une place anecdotique. Et dix ans plus tard, avec 14 enregistrements seulement dans l'année, les MTB ne représentaient que 1,2 % des variétés enregistrées.

Cette catégorie si discrète mérite tout de même qu'on fasse un peu mieux connaissance avec elle.

Ce sont des rejetons malingres de grands iris qui ont attiré l'attention d'Ethel Peckham, dans les rangs de la pépinière Williamson, dans l'Indiana, en 1929. Cette dame s'est dit : « Ces avortons, vais-je les mettre au compost ? Après tout, ils pourraient trouver leur place dans les petits jardins de nos villes. Il suffit de ne retenir que les plus robustes et les plus jolis. En plus, ils conviendraient remarquablement pour faire des bouquets ! » C'est ainsi que, mettant son idée à exécution, elle a retenu quelques plantes pour en faire ce qu'elle a appelé des « Iris de Table ». Les débuts de cette nouvelle catégorie ont été on ne peut plus confidentiels. En 1946 il n'y avait encore que sept variétés enregistrées - 'Pewee' (EB Williamson, 1933)! L'expansion était limitée par le fait qu'on n'avait aucune certitude sur les pedigrees. Puisqu'il s'agissait de plantes destinées dès le départ à la destruction, les documents d'identification n'avaient pas été conservés. Cependant il semble acquis qu'elles provenaient d'ancêtres diploïdes, en particulier des petites espèces I. variegata et I. cengialtii. Ce qui expliquerait leur taille réduite. Il faut dire aussi, pour expliquer le manque d'enthousiasme des hybrideurs pour cette catégorie, qu'à l'époque ils étaient entièrement tournés vers les grands iris, et les gros progrès induits par l'apparition de la tétraploïdie. Il a fallu attendre les années 1950 pour voir le vent tourner et les MTB amorcer un réel développement. A partir de 1955 des normes précises ont été arrêtées, définissant une fois pour toutes ce qu'étaient les MTB. Ils doivent donc maintenant mesurer en hauteur entre 41 et 70 cm., mais de préférence moins de 65 cm, pour rester en proportion avec des fleurs de 9 cm. ou moins. Les tiges florales, flexueuses, bien branchées, minces et solides, doivent s'élever d'un tiers au-dessus du feuillage, lequel doit être abondant et bien vert.

Ces règles établies, les hybrideurs (américains, à l'époque) étaient mieux outillés pour se lancer dans la production de MTB. Mais la tâche était rude et peu gratifiante. En particulier parce que les premières variétés obtenues ne produisaient guère de graines et que celles-ci germaient mal et lentement. Il a donc fallu un certain temps pour que se constitue un panel de géniteurs fiables et intéressants au plan horticole (fleurs élégantes, coloris agréables, culture facile...) Jean G. Witt, dans « The World of Irises » explique bien quels ont été les chemins suivis par les hybrideurs dans leurs efforts pour améliorer les MTB :

- utilisation d'iris de bordure de petite taille, pour les progrès apportés par la tétraploïdie (malgré un épaississement des tiges, et des feuilles trop fortes) ;
- ajout de gènes d'I. aphylla, pour des couleurs plus vives et un allongement de la période de floraison ; croisement avec des SDB, pour des plantes moins hautes, aux tiges plus fines, et des fleurs plus nombreuses ; croisements avec des iris de bordure diploïdes, pour des couleurs encore plus vives (mais au risque de perdre en fertilité) ;
- utilisation de nombreuses espèces de petite taille, pour plus de vigueur et l’apparition de nouveaux coloris...

Tout cela a pris du temps, et comme l'intérêt des jardiniers pour cette catégorie n'était pas évident, le nombre des nouveaux MTB est longtemps resté très faible. Dans les années 2000, leur nombre n'a jamais été élevé : 12 en 2000 ; 14 en 2001 ; 21 en 2002 ; 10 en 2003 ; 23 en 2004 ; 17 en 2005 ; 14 en 2006 ; 14 en 2007 ; 13 en 2008 ; 15 en 2009 ! Les MTB ont donc eu une enfance et une adolescence difficiles. Et ce n'est que dans les dernières années qu'ils ont obtenu la reconnaissance que leurs qualités botaniques et horticoles leur laissait espérer. C'est aux Etats-Unis qu'ils se sont développé et où ils ont réussi leur percée. Des obtenteurs comme Ben Hager, Clarence Mahan, Keith Keppel, ou Terry Aitken, plus connus pour leurs grands iris, se sont amusés à les perfectionner, mais ils ont surtout été développés par de véritables spécialistes comme Walter Welch, Marie-Louise Dundermann, Kenneth Fischer, Jack Norrick, Lynda Miller, Riley Probst ou Charles Bunnell. Des variétés comme 'Apricot Drops' (Aitken, 1995), 'Bangles' (Miller, 1993) , 'Bumblebee Deelite' (Norrick, 1995), 'Frosted Velvet' (Fischer, 1988), 'Hot News' (Markham, 2009), 'New Idea' (Hager, 1970), 'Persona' (Keppel, 2004), 'Petit Louvois' (Mahan, 2004) témoignent de leur travail.

A noter que les obtenteurs européens se sont laissé tenter par l'hybridation des iris de table dès le début des années 1990. En Grande-Bretagne, avec Olga Wells, mais surtout en France avec Lawrence Ransom – 'Psy' (1994)- et Jean Peyrard – 'Petite Celia' (2005) - . Plus récemment, c'est Loïc Tasquier, français installé aux Pays-Bas, qui a pris le relais et qui propose des variétés originales et même franchement nouvelles comme son 'Quagga' (2010) et ses descendants.

Les MTB ont-ils vraiment un avenir dans nos jardins ? Oui si l'on tient compte de leur intérêt pour leur taille modeste et peu encombrante, leurs touffes abondantes, leurs fleurs petites et sympathiques. Mais il faut constater que malgré cela leur diffusion est toujours aussi modeste près de 90 ans après leur apparition. Alors, à défaut de les mettre sur votre table, mettez des MTB dans votre jardin.

Iconographie  


'Pewee' (EB Williamson, 1933) 


'Bumblebee Deelite' (Norrick, 1995) 


'Frosted Velvet' (Fischer, 1988) 


'Petit Louvois' (Mahan, 2004) 


'Psy' (Ransom, 1994) 


'Petite Celia' (Peyrard, 2005) 


'Quagga' (Tasquier, 2010)

8.12.17

LA FLEUR DU MOIS

'Drevni Rim' ( Sergeï Loktev, 1995)
 (Bang X Stepping Out) 

Une rareté. Je ne suis pas sûr qu'il y ait beaucoup de jardins en Europe où cette variété soit cultivée, en dehors, peut-être de celui de feu Sergeï Loktev lui-même. Pourquoi, alors, en faire la « Fleur du Mois » ? Tout simplement pour l'aventure qui entoure la présence dans ma collection de cette variété russe confidentielle, voire même en grand danger.

Quand j'étais chargé de la rédaction du Bulletin de la SFIB, la Revue Iris & Bulbeuses, je suis entré en contact avec Sergeï Loktev, hybrideur russe passionné, qui venait de créer la CIS, société russe des iris. C'était vers 1995, à un moment où la Russie s'ouvrait au monde occidental et où, tout particulièrement, apparaissait un début d'engouement pour les iris. Des amateurs, hybrideurs, il y en avait du temps de l'Union Soviétique, et c'était toute une affaire que de cultiver des fleurs dans l'austère empire russe, à un moment où il était pratiquement interdit de fleurir les villes, et où il était plus urgent de produire quelques légumes si l'on avait la chance de disposer d'un lopin de terre. Et puis avec quoi effectuer des croisements ? Impossible de se procurer des variétés américaines récentes. Eh bien, certains réussissaient à acquérir, par des moyens où la combine se substituait au circuits commerciaux normaux, des iris américains, anglais ou français ! Et des cultivars, un peu désuets, faisaient leur apparition. C'est dans ces conditions acrobatiques que Sergeï Loktev s'est lancé dans l'hybridation, une activité à laquelle il allait consacrer une énergie incroyable, jusqu'à ce que la maladie l'emporte.

'Drevni Rim' est né, dans le sud de Moscou, de 'Bang' X 'Stepping Out'.

'Bang' (Tom Craig, 1955) était déjà une variété « historique » quand Loktev l'a utilisé. C'est un iris très réussi, qui a connu un gros succès commercial un peu partout dans le monde. C'est un joli brun-rouge tout à fait représentatif de son époque. Il a inspiré un grand nombre d'obtenteurs, en vue de variétés brunes (de préférence) dans toutes les catégories d'iris barbus. Pour ne parler que des TB, il est à l'origine de 'Caliente' (Luihn, 1967), 'Cable Car' (Luihn, 1981), 'Martel' (Muhlestein, 1961), 'Pagan' (R. Dunn, 1972), 'Tampico' (Luihn, 1977) pour ne citer que les plus connus.

'Stepping Out' (Schreiner, 1964) n'est plus à décrire tant il s'agit d'une variété archi-célèbre. On lui connait près de 200 rejetons en ligne directe.

L'un et l'autre étaient parvenus en URSS et ceux qui, là-bas, s'amusaient à hybrider s'en sont servi abondamment.

Sergeï Loktev, au début de son activité d'hybrideur, a utilisé son 'Drevni Rim' pour quelques croisements dont un, 94-R11-11D: (Outreach x Drevni Rim) X Highland Chief, semble lui avoir apporté une certaine satisfaction puisqu'il en a conservé deux semis, dans les tons de rouge : 'Krasny Vsadnyk' et 'Kupaniye Krasnogo Konya'.

Je ne sais plus par quelle voie détournée il a réussi à me faire parvenir un colis de rhizomes qui contenaient plusieurs variétés du couple Gordodelov et de Volfovitch-Moler, ainsi que le fameux 'Drevni Rim'. Le tout est arrivé en parfait état et a constitué la première extension exotique de ma collection, jusqu'à ce moment fort traditionnelle. J'ai pieusement planté tout cela. Tout a poussé remarquablement et existait encore quand ma collection est partie vers son destin dans le jardin du presbytère de Champigny sur Veude. 'Drevni Rim' n'attire pas spécialement l’œil. C'est un simple iris violet, pas très haut, qui pousse modérément, mais fleurit bien sagement. Mais lorsque je le regarde, il évoque les tribulations de son obtenteur, son premier voyage en France, sa passion dévorante, ses comportements fantasques et l'amitié qu'il m'avait donnée et qui est toujours présente dans mon cœur.

Iconographie : 


'Drevni Rim' 


'Bang' 


'Caliente' 


'Kupaniye Krasnogo Konya'

TRENTE ANS !

Trente ans ! Pour un iris, c'est l'âge canonique, celui à partir duquel il devient « historique » au sens que les Américains donnent à ce mot. Ce passage n’enlève rien aux capacités de la plante, quelles qu'elles soient.Mais cela peut être le moment de se remémorer ce qui se passait, il y a trente ans, dans le monde des iris.

II – En Europe 





Florence : 1) 'Missy Yorktowne' (Innerst, 1983) 2) 'Bahloo' (Caldwell, 1984) 3) 'Sterling Prince' (Innerst, 1983)

Londres (British Dykes Medal) : 'Buckden Pyke' (Dodsworth, 1985)

Frankfurt (Iris Bewertung) : 'Leineufer' (Moos, 1986)

DU CASSIS DANS L'ALIGOTÉ

Le chanoine Kir, qui fut maire de Dijon, député, bien qu'homme d'église était aussi un joyeux personnage et un bon vivant. Il a laissé son nom à un apéritif composé d'une larme de cassis (de Dijon, évidemment) dans un verre d'aligoté (de Bourgogne, bien sûr). L'aligoté a une couleur jaune clair, légèrement teinté de vert. Le cassis, point n'est besoin de préciser son coloris. Aujourd'hui notre propos concernera les fleurs d'iris à base de jaune un peu vert, dans lequel viennent se mêler des traces de mauve ou de violet. Cela n'a rien d'exceptionnel : la teinte verte, telle que l’œil la perçoit provient d'une superposition de pigments caroténoïdes (jaunes), dominants, et de pigments anthocyaniques (mauves), en faible quantité. Lorsque les pigments anthocyaniques deviennent plus concentrés, ils donnent une teinte violâtre, fumée, qui s'installe essentiellement dans le cœur de la fleur ou sur le verso des pétales. Lorsque les pigments caroténoïdes s'effacent, notamment sous les barbes, le blanc prend leur place et les pigments violacés s'y mêlent formant une pointe mauve à cet emplacement. On comprend qu'il existe deux modèles de fleurs qui correspondent à la description ci-dessus. Dans l'un le mauve se limite à une petite goutte sous les barbes, dans l'autre le violet fumé s'est installé d'une part à la base des pétales et des sépales, d'autre part sur le revers des pétales, dans les deux emplacements, le violet s'atténue en allant vers les bords. Ce sont deux modèles qui sont apparus il y a longtemps. Le premier n'est-il pas à peu près celui qui correspond à la variété « Mme Boullet » (Denis, 1907) ? « S. deep colonial buff, minutely dotted and veined brown; F. greyish yellow, minutely dotted and veined mauve, beard yellow, tipped brown. » Autrement dit : « Pétales d'un profond beige gazelle, très légèrement piqueté et veiné de brun ; sépales d'un jaune grisé, très légèrement piqueté et veiné de mauve, barbe jaune, pointée brun ». Joe Ghio était entré dans ce jeu avec son 'Pistachio' (1973), plus moutarde que pistache, avec des marques brun-violet aux épaules. De nos jours, c'est plus exactement ce que l'on trouve chez « Kir, Ruaud, 2003) que j'ai décrit ainsi : « Standards golden chartreuse yellow; style arms mustard and mauve; falls golden chartreuse yellow, mauve flush below orange beard » soit « pétales jaune chartreuse doré ; bras des styles moutarde et mauve ; sépales chatreuse doré, infusion de mauve sous la barbe orange ». Le jaune verdâtre est celui de 'Sky Hooks' (Osborne, 1979) « père » de 'Kir'. Dans la même teinte on trouve également 'County Cork' (Schreiner, 2006), plus franchement jaune, mais avec les épaules marquées de brun violacé et avec des barbes moutarde. 'Free Will' (Lauer, 2014) est de la même veine. Les pétales sont plus dorés, mais la pointe de mauve sur les sépales est nettement apparente. Quant à 'Auckland' (T. Johnson, 2013) il tient à la fois des deux modèles et se situe ainsi à la croisée des chemins car bien souvent les côtes des pétales se teintent de violacé, mais pas dans tous les cas. Quoiqu'il en soit ce modèle reste plutôt rare ; il est beaucoup plus fréquent sous sa forme plus foncée : couleur de base brun, trace mauve sous les barbes.

En revanche on rencontre beaucoup plus régulièrement le second modèle, qui fait partie des « reverse bicolor » tels que les définit le grand maître Keppel, dont on peut dire qu'il en est le champion. Il en a enregistré toute une brochette, à commencer par 'Trade Secret' (2002), qui fut suivi de 'Mysterious Ways' (2003) puis de 'Secret Rites' (2004). La description que Keppel donne de ce dernier est très précise et explicite : « Strange reverse bitone, with greenish gold falls topped by light grey green standards strongly overlaid aster violet on base and center. » En français : « Etrange bitone inversé, avec des sépales jaune doré teinté de vert surmontés de pétales jaune grisé clair largement couverts de violet aster à la base et au centre ». C'est l'exemple parfait du modèle. Keppel a poursuivi avec 'Nouveau Riche' (2007) et 'Monsoon Moon' (2007), puis 'Overview' (2011), 'Desert Moth' (2011), jusqu'à 'Idle Rich' (2015). Dans ce panel volumineux 'Mysterious Ways' tient une place majeure puisqu'on le rencontre au pedigree de presque tout le monde, en compagnie bien souvent de 'Opposing Forces' (Keppel 2002), autre forme de bicolore inversé, ou de son descendant 'Trade Secret' dont le pedigree, délicat à interpréter, fait aussi appel à 'Suspicion' (Keppel, 1998), qui recèle déjà les germes du modèle mais arbore des couleurs plus pâles, plus ternes, que Keppel à su habilement renforcer.

Keppel n'est pas le seul à avoir recherché cet assemblage de jaune éteint et de violet. Déjà, en 1987, Monty Byers avait ouvert la voie avec un descendant de 'Sky Hooks', 'Curtain Up', une variété que son obtenteur appréciait particulièrement. Vingt ans plus tard Barry Blyth a repris le modèle avec 'Colourable' (2008) qui manque un peu de profondeur. La même année Terry Aitken a proposé le très joli 'Copper Fusion', pas assez ondulé à mon goût. Il a été suivi par Gerald Richardson et son 'Golden Legacy' (2013), issu de la lignée Keppel, puis par les australiens J.C. Taylor (le beau-frère de G. Grosvenor) et Barry Blyth. Le premier avec 'Mountains and Plains' (2016), le second avec Lost World' (2016). Enfin, avant de clore cette chronique, parlons de 'Impulsion', une obtention réussie en tous points de notre breton Jean-Claude Jacob en 2016, exactement dans la note. Ces dernières variétés démontrent qu'il n'y a pas qu'en Amérique que l'on sait faire des variétés modernes et originales.

Iconographie : 


'Kir' 


'Auckland' 


'Mysterious Ways' 


'Golden Legacy' 


'Mountains and Plains' 


'Impulsion'

2.12.17

PANNE !

Cette semaine, panne d'Internet ...

TRENTE ANS !

Trente ans ! Pour un iris, c'est l'âge canonnique, celui à partir duquel il devient « historique » au sens que les Américains donnent à ce mot. Ce passage n'enlêve rien aux capacités de la plante, quelles qu'elles soient.Mais cela peut être le moment de se remémorer ce qui se passait, il y a trente ans, dans le monde des iris. 

I – En France 

On est en 1987, année zéro pour ce qui est des enregistrements de nouvelles variétés...

La SFIB, pleine de dynamisme, propose une compétition à la française, imitée de celle qui règne aux USA. Les premiers résultats devaient être jugés en 1989, mais ces belles intentions se sont heurtées au manque d'intérêt des Français pour les iris, en général, et pour les compétitions, en particulier. « Et le combat cessa, faute de combattants » !

Le Parc Floral de La Source à Orléans a recueilli les votes du public sur les variétés exposées :

1) 'Interpol' (Plough, 1972) 


2) ' Laurel Park' (Gaulter, 1977) 


3) 'Cozy Calico' (Schreiner, 1980)

LUMINATA VS PLICATA

La victoire de 'Montmartre' pour la Médaille de Dykes 2017 a tourné les projecteurs vers cette variété et le modèle dont elle est un exemple.

Comme le dit lui-même Keith Keppel dans une note publiée sur Internet, « Pour faire simple, le facteur luminata est en très proche relation avec le facteur plicata, et il se base sur les deux mêmes éléments : une couleur de fond qui est le blanc plus ou moins teinté de pigments caroténioïdes – jaune, rose ou orange -. Et il porte les marques des pigments anthocyaniques hydro-solubles – orchidée, violet, pourpre et bleu. Comme chez les plicatas, on peut comparer les luminatas à des peintures sur toile, mais dans leur cas précis l'ouvrage est un peu plus abstrait ! »

Il ajoute :  « Les luminatas ont trois traits de base qui les différencient visuellement des plicatas classiques :
(1) les sépales des plicatas ont tendance à avoir une zone centrale immaculée ; les luminatas sont colorés à cet endroit, avec des veines plus claires.
(2) les plicatas ont les bords des pétales pigmentés ; les luminatas ont les bord éclaircis.
(3) les luminatas ont une zone blanche dépourvue de toute coloration autour de la barbe ; les plicatas ont des dessins qui s'étendent sur toute la largeur du haut des sépales, y compris dans la zone qui doit être blanche chez les luminatas. »

Autrement dit, un luminata serait l'inverse d'un plicata. Pour me rendre compte de cela j 'ai, à l'aide d'un logiciel de correction photographique, inversé les couleurs d'une photo de 'Montmartre' : indépendamment de l'effet irréel des nouvelles couleurs, il est évident qu'on est exactement devant l'image d'un plicata !

Ainsi donc on peut retenir qu’il existe deux modèles de base, inverses l’un de l’autre:
- le modèle plicata, qui résulte de l’application irrégulière d’une couche de pigments anthocyaniques sur un fond blanc ou coloré aux caroténoïdes ;
- le modèle luminata, qui altère la couche anthocyanique à partir des barbes et du haut des sépales et laisse à ces endroits apparaître le fond alors que le reste de la fleur est coloré.

Le modèle plicata est d'une infinie richesse et les formes qu'il peut prendre sont si variées qu'on n'imagine pas encore jusqu'où on pourra aller. C'est cela qui intrigue et passionne tellement Keith Keppel qu'il en a fait le but de sa vie d'hybrideur. Mais puisqu'on est devant un phénomène d'inversion, il est normal qu'il s'intéresse aussi au modèle luminata et qu'il en soit devenu un des principaux défenseurs.

On connaît bien les origines et le développement du modèle plicata, depuis ses débuts parmi les fleurs sélectionnées par Guillaume-Marie de Bure dans les années 1830, jusqu'aux raffinements des variétés récentes de Keith Keppel et de quelques autres. Il y a un monde entre les épigones de 'Iris Buriensis' et les frères et cousins du semis K 05-78J et K 06-193A (qui donnent une idée du chemin accompli).

On connaît moins la genèse des iris luminatas. On s'accorde pour dire que le modèle est apparu en 1940 dans les rangs de semis de Jacob Sass, dans le Nebraska. Mais à cette époque il a été considéré comme une anomalie et en conséquence rejeté. C'est le sort qui a toujours été celui des étrangetés. Néanmoins Sass, en prenant la précaution de les qualifier de « odd », c'est à dire « bizarre », en a conservé deux dont l'un a été enregistré sous le nom de 'Bertha Gersdorff' (1942).

Aujourd'hui la bizarrerie de cette variété n'est plus si évidente et la variété 'Moonlit Sea' (1943), apparue l'année suivante, est plus proche de ce que l'on appelle maintenant un luminata. Les débuts ont été lents et discrets. On n'a vu le modèle se diffuser et se diversifier qu'à partir des travaux de Keppel et de ses enregistrements du début des années 1990 : 'Flights of Fancy' (1993), 'Mind Reader' (1994) et 'Spirit World' (1994). En 2017 le modèle est devenu courant car plusieurs hybrideurs ont suivi l'exemple de Keppel et obtenu des luminatas de valeur. Pour n'en citer que quelques-uns, comme le fait Keppel lui-même : Joe Ghio, Lowell Baumunk ('Elizabethan Age', 2005), Paul Black, Tom Johnson (Psychic, 2008), Barry Blyth ('High Master', 2000)... auxquels j'ajoute Donald Spoon (Daughter of Star, 2000)

En vérité il n'y a pas de conflit entre les deux modèles, plicata et luminata, et Keppel affirme même qu'ils peuvent intervenir simultanément sur une fleur. Ils se superposent alors, et l’amateur, qui regarde les fleurs, est complètement déboussolé ! Ce serait la cause des colorations irrégulières de 'Test Pattern' (Ghio, 1989) ou 'Pandora’s Purple' (Ensminger, 1989). Mais perdre le nord dans de telles circonstances, c'est tout de même un plaisir !

 Iconographie : 


 semis Keppel 05-78J et 06-193A 


'Moonlit Sea' 


'Elizabethan Age' 


'Psychic' 


'Test Pattern'

26.11.17

UN PEU DE RETARD...

Un peu de retard, cette semaine. Mes excuses à ceux qui sont venus sur ce blog, pour rien...

LES IRIS DE GLENN CORLEW

Beaucoup moins connu que Joseph Gatty ou Vernon Wood, Glenn Corlew est, comme les deux autres, un spécialiste des iris roses. L'essentiel de sa production a en effet été consacré à cette couleur tendre et si fortement appréciée. Mais en plus de cette spécialité, il a acquis une certaine célébrité avec ses photographies, et, bien entendu, ses photos d'iris. La base de données IRIS ENCYCLOPEDIA de l'AIS rassemble un certain nombre de ces images et nous allons en publier le plus grand nombre en hommage à cet homme de goût. Ce sont des diapositives qui ont un peu vieilli, elles ont pris une teinte un peu rosée, mais puisqu'il s'agit majoritairement d'iris roses, cela n'est pas désagréable. 

On remarquera que ces variétés, dont la date de naissance s'étend sur plus de 20 ans, en plus d'un fort air de famille, conservent d'un bout à l'autre une remarquable continuité d'allure. Le temps n'a pas eu de prise sur le travail de Glenn Corlew. 

XII – Douzième et dernière semaine 

Corlew n'a pas photographié que ses propres iris. Voici quatre images de variétés créées par George Crossmann, un hybrideur de Virginie, dont plusieurs des obtentions sont bien connues en France.

'Loudoun Beauty' (1974) 'Lovely Light' X 'Orange Chariot' 


'Loudoun Lassie' (1971) 'Lady Of Loudoun' X 'Pretty Carol' 


' Loudoun Princess' (1974) ('One Desire' x 'Flaming Heart') X 'Irish Lullaby' 


'Loudoun Royal' (1979) 'Dream Time' X 'Royal Touch'

MYSTÈRE DU TEMPS

Ce titre « Mystère du Temps » est d'abord celui d'une pièce du compositeur tchèque du XXe siècle Miloslav Kabelač. Il m'a fait penser au phénomène qui, d'année en année, a amené la transformation des fleurs d'iris. Et cette réflexion est consécutive à la préparation d'une conférence que l'on m'a demandé de faire sur l'histoire des iris à l'occasion de la journée du patrimoine.

Par quel processus une fleur attrayante mais banale est-elle devenue, en près de deux cents ans, une création subtile et même sophistiquée ?

Quand Guillaume-Marie De Bure a commencé à sélectionner des iris hors du commun dans son jardin de Malétable, il n'a pas cherché à modifier la forme de la fleur elle-même. Il s'est contenté de trier parmi ses semis celui, puis ceux, qui lui semblaient d'un modèle ou d'une couleur pas encore rencontrés. C'est bien le cas de sa première variété, I. buriensis, que l'on devrait plutôt, d'ailleurs écrire 'Iris Buriensis' puisqu'il ne s'agit pas du tout d'une espèce botanique, mais d'un cultivar comme aujourd'hui il y en a plus de dix mille. Cet iris était un plicata, sur fond blanc, avec de délicates broderies indigo : un modèle et un coloris devenu tout à fait ordinaire de nos jours mais sans nul doute original en 1830.

La démarche de M. de Bure a été poursuivie par ceux qui ont suivi sa trace et se sont lancés dans le commerce des iris, MM. Jacques puis Lémon. Regardez 'Mme Chéreau' (Lémon, 1844). Y a-t-il une différence dans la forme qui soit apparue en quinze ans ? On peut encore aller plus loin, presque cinquante ans plus tard, et constater que le petit 'Maori King' (Reuthe, 1890), obtenu en Angleterre, n'est guère différent de l'espèce botanique I. variegata dont il dérive directement. Améliorer la forme de la fleur n'entrait-il pas dans les projets de nos ancêtres ? Ou leurs travaux ne débouchaient-ils sur aucun changement ? Peut-être y avait-il un peu des deux : s'éloigner des iris botaniques pouvait sembler sacrilège et être à ce titre prudemment rejeté, ou bien le peu de croisements interspécifiques de la fin du XIXe siècle n'apportait-t-il aucune modification.

Pour rester dans le domaine des plicatas, on constate qu'en 1906, 'Ma Mie', l'archi célèbre variété des débuts de Ferdinand Cayeux, n'avait pas évolué pour ce qui est de la forme.

L'amorce d'un changement apparaît avec l'utilisation des iris tétraploïdes du Moyen-Orient, à partir des années 1920, mais cela n'est pas encore une avancée vraiment significative : voir 'Edith Cavell' (Denis, 1921). Ce n'est encore que la taille de la fleur qui évolue : elle augmente de volume et cela fait l'admiration des commentateurs de l'époque.

Il faut à vrai dire attendre la fin des années 1930 et l'apparition de 'Snow Flurry' (Rees, 1939) pour constater quelque chose de nouveau dans la forme des fleurs. Ce sont les premières ondulations. Quand on regarde 'Snow Flurry' aujourd'hui, on se dit que ces ondulations sont bien modestes. Il n'empêche qu'elles ont fait s'extasier tout le monde. De nombreux hybrideurs ont compris que c'était là un progrès et ils ont largement utilisé cette variété dans leurs programmes. De nos jours existe-t-il encore quelque cultivar qui ne possède pas dans son ADN la trace de 'Snow Flurry' ? Les ondulations, sur les sépales principalement, ont non seulement changé l'aspect des fleurs, elles ont aussi donné de la rigidité à l'ensemble et permis que les sépales se maintiennent proches de l'horizontale ce qui en améliore l'apparence. Les oreilles de cocker n'étaient pas le côté le plus élégant des fleurs d'iris de l'avant 'Snow Flurry'.

Peu de temps après les tépales ondulés, ce sont les plumetis en forme de dentelle qui sont venus orner les fleurs d'iris. On prend généralement pour point de départ de cette modification la variété 'Chantilly' (Hall, 1943), mais le phénomène est apparu sur d'autres variétés au même moment. Les bords dentelés n'ont pas modifié en profondeur l'apparence des fleurs d'iris, mais ils leurs ont donné un charme supplémentaire, tout comme un bouillonné de dentelle accroît l'élégance d'une robe de mariée. Il n'en faut pas trop, cependant. Il arrive que certaines fleurs d'aujourd'hui, additionnant les effets d'ondulations prononcées et de dentelures très denses font perdre à la fleur sa gracieuse simplicité et la facilité de son éclosion.

D'autres changements sont intervenus, dans les années 1960/1970. D'abord les sépales se sont élargis dès leur aisselle. Ils sont parvenus à se chevaucher dans le cœur de la fleur. De ce fait ils s'entre-aident pour rester bien horizontaux. Les pétales qui botaniquement s'inclinent en dôme au-dessus des parties génitales des fleurs pour les protéger, se sont redressés et ouverts : la fleur prend plus ou moins l'apparence d'une tasse posée sur sa soucoupe... Ces modifications ne sont pas faites pour faciliter la fécondation des fleurs : les pétales bouillonnés dissimulent souvent les barbes et encombrent le chemin qu'emprunteraient les bourdons pour accéder au nectar ; les pétales ouverts ne jouent plus leur rôle pour éviter que la pluie ne lessive les étamines et disperse le pollen, mais qu'importe puisque ce ne sont plus les insectes qui effectuent les croisements et que les hommes savent écarter les bouillonnés excessifs et protéger leur travail d'un léger voile de gaze. Par ailleurs les obtenteurs se sont rendu compte que les pétales et les sépales épais et charnus fanaient moins vite et prolongeaient donc la durée de vie des fleurs. Ils ont donc privilégié cette configuration et l'apparence des fleurs, comme leur longévité en ont été changées. On pourrait aussi parler du développement de pétaloïdes exubérants à la pointe des barbes ou l'apparition de sortes de pompons en lieu et place de celles-ci : ce sont bien des modifications de la forme des fleurs. Et l'on pourrait ajouter, en ce qui concerne plutôt la tige florale que la fleur proprement dite, la recherche d'un développement en candélabre (ou en grappe de muguet, c'est comme on veut)... Autant de transformations qui ont été dans le sens d'une sophistication des fleurs d'iris. Quand on met côte à côte 'Thaïs' (F. Cayeux, 1926) et 'Ocean Liner' (Keppel, 2016, on est frappé par le chemin parcouru en quatre-vingt-dix ans !

C'est le temps qui a fait son œuvre, provoquant une évolution erratique, avec des périodes de changements rapides et d'autres de stagnation indécise. C'est le temps qui a modifié le goût et le ressenti des amateurs comme des obtenteurs et poussé ceux-ci à retenir des formes nouvelles. C'est là le mystère du temps tel qu'il s'adapte à notre monde des iris...

Iconographie : 



'Mme Chéreau' 


'Maori King' 


'Ma Mie' 


'Edith Cavell' 


'Thaïs' et 'Ocean Liner'

17.11.17

LES IRIS DE GLENN CORLEW

Beaucoup moins connu que Joseph Gatty ou Vernon Wood, Glenn Corlew est, comme les deux autres, un spécialiste des iris roses. L'essentiel de sa production a en effet été consacré à cette couleur tendre et si fortement appréciée. Mais en plus de cette spécialité, il a acquis une certaine célébrité avec ses photographies, et, bien entendu, ses photos d'iris. La base de données IRIS ENCYCLOPEDIA de l'AIS rassemble un certain nombre de ces images et nous allons en publier le plus grand nombre en hommage à cet homme de goût. Ce sont des diapositives qui ont un peu vieilli, elles ont pris une teinte un peu rosée, mais puisqu'il s'agit majoritairement d'iris roses, cela n'est pas désagréable. 

On remarquera que ces variétés, dont la date de naissance s'étend sur plus de 20 ans, en plus d'un fort air de famille, conservent d'un bout à l'autre une remarquable continuité d'allure. Le temps n'a pas eu de prise sur le travail de Glenn Corlew. 

XI – Onzième semaine 

'Watchword' (1972) 'Dark Fury' X 'Black Swan' 

'Winsome Lass' (1974) (((('Snow Flurry' x 'Pink Formal') x 'Frost And Flame') x sib) x 'Signature') X 'Kimzey' 


'Wishing Hour' (1966) 'Valimar' X 'Frilly Fringes'

DOMMAGES DE GUERRES

La passion des iris qui est née en France vers 1830 avec les fleurs sélectionnées par Guillaume-Marie de Bure, notamment à partir du plicata 'Iris buriensis', a quitté notre pays au moment de la guerre franco-prussienne de 1870. A l'époque c'est la pépinière de Nicolas Lémon, à Belleville, qui focalisait l'iridophilie chez nous. Mais, Paris occupée, la population affamée ne songeait plus guère à s'acheter des plantes d'ornement, et la famille Lémon a délaissé les iris. C'est en Grande Bretagne que l'intérêt pour les iris s'est alors développé. Peter Barr et quelques autres ont repris au point où ils l'avaient laissé le travail des Lémon. C'est à dire que les croisements étaient l’œuvre des bourdons, l'horticulteur se contentant d'effectuer les semis puis de choisir parmi ces derniers ceux qui lui semblaient présenter de l'intérêt. Ce n'est que vers 1890 que l'idée est venue, toujours en Grande-Bretagne, de réaliser des croisements manuels. A ce moment, adieu les insectes, le côté totalement artificiel de la création des iris a pris définitivement le dessus. Les promoteurs de ce changement étaient les britanniques Amos Perry et George Reuthe, ainsi que les associés allemands Goos et Koenemann. Mais au même instant chacun convenait que les iris nouveaux n'apportaient en fait plus aucune amélioration. Les iris étaient si beaux qu'il n'y avait plus rien à espérer... Un savant anglais, Michael Foster, passionné d'horticulture, qui avait essayé toutes sortes de croisements interspécifiques, en était lui-même arrivé à la conclusion que tout progrès était devenu quasi impossible sauf à découvrir de nouvelles espèces à croiser avec les anciennes.

C'est alors, comme s'ils répondaient au souhait de Foster, que des explorateurs botanistes rapportèrent du Moyen-Orient des iris, beaux, forts et bleus, que Foster et ses amis plantèrent et cultivèrent sans hésiter. Dans leur enthousiasme pour leur nouveau travail, ils oublièrent de noter les origines des plantes qu'ils utilisaient. C'est ainsi que, lorsqu'on s'aperçut de l'erreur au plan génétique, il n'était plus possible de retrouver la réalité biologique et qu'en quelque sorte, les plantes qui ont résulté de ces premières cultures furent considérées comme des espèces à part entière, auxquelles on donna sans vergogne des dénominations latines : I. cypriana, I. trojana, I. mesopotamica...

Des pépiniéristes français avaient à ce moment repris la culture des iris. Ils ont sans hésiter utilisé les plantes fabriquées par les anglais et cette opportunité leur a permis de rejoindre leurs voisins d'outre-manche dans l'évolution des iris de jardin. Ils s'appelaient Lionel Millet, Ferdinand Denis et Victor Verdier. Après la mort de ce dernier, c'est la Maison de graineterie Vilmorin-Andrieux qui a racheté le fond de commerce parce que son chef Philippe de Vilmorin avait dans l'idée de développer son activité par un volet de plantes d'agrément dans lequel les iris avaient une place évidente. Par cette action, Philippe de Vilmorin (aidé de son fidèle chef-jardinier, Séraphin Mottet) peut être considéré comme le père de l'iridophilie moderne en France. En effet la riche collection Verdier, certainement la plus belle de l'époque, avec ses iris tétraploïdes moyen-orientaux, a été la base du travail d'hybridation de la paire Vilmorin/Mottet qui a consisté à l'assemblage des qualités des grands iris de Turquie et de Syrie, malheureusement monochromes, et des teintes variées des variétés européennes. Ces événements se déroulent entre 1903 et 1917, date de la disparition de Philippe de Vilmorin.

Un événement infiniment plus dramatique allait se produire au cours de la même période : le début de la Première Guerre Mondiale. Le conflit a particulièrement touché la France et sa voisine et alliée la Grande-Bretagne. L'esprit n'était plus à la culture de plantes de jardin, et les moyens humains non plus. De sorte que parmi les dommages collatéraux de cette abomination, il y a le déclin de la culture des iris en Europe, et le transfert de la maîtrise de cette culture vers les USA.

Beaucoup moins éprouvés par les conséquences de la guerre, les Etats-Unis ont profité des malheurs des hybrideurs européens pour créer une véritable industrie de l'iris. L'engouement pour cette fleur a été très vif et très rapide dans une population dont le niveau de vie s'élevait à grande vitesse. Il a débuté sur la côte est puis, peu à peu, au fur et à mesure du développement de leur population, il a gagné les Etats du Middle-West, puis atteint, au-delà des Montagnes Rocheuses, les Etats de la côte ouest. Cette progression apparaît dans la liste des hybrideurs de l'époque. On trouve d'abord Grace Sturtevant, en Nouvelle-Angleterre, puis Bruce Williamson, dans l'Indiana, suivi des frères Sass, dans le Nebraska, de l'autre côté du Mississipi, enfin William Mohr et Sidney Mitchell, en Californie. Les iris sont désormais partout et en masse. Cela nous vaut le fait qu'aujourd'hui, et depuis les années 1920, la production et l'organisation américaines exercent une suprématie sur le monde des iris.

Bien sûr, après la guerre, les Européens ont redressé la tête, mais ils avaient perdu la main et ils ne l'on jamais regagnée. Même le règne de Ferdinand Cayeux, de 1920 à 1940, n'a pas réussi à revenir au premier rang. Pourtant ces vingt années ont été particulièrement glorieuses pour notre pays. On venait de partout admirer les iris de Ferdinand Cayeux et ceux-ci s'en allaient en Amérique, mais aussi en Nouvelle – Zélande et en Australie ! Les Etats-Unis s'étaient placés en leader au plan de la production et de l'organisation mais le génie était français. Cela n'a pas évité un nouveau déclin quand en 1939 notre pays a été de nouveau en proie à une guerre, encore plus destructrice et meurtrière que la précédente. René Cayeux, le fils de Ferdinand, n'a pas eu le loisir de s'occuper d'iris, il a davantage pensé à nourrir ses concitoyens en cultivant des plantes potagères !

Aux Etats-Unis, la période 1940/1945 ne semble pas avoir affecté la culture des iris et leur hybridation. Pendant ces années, même, des avancées majeures dans l'amélioration des iris sont survenues là-bas, alors que plus rien ne se passait en Europe. D'où un nouveau bond en avant de l'iridophilie américaine et un nouveau recul de l'activité iridistique de l'Europe. Dans les années 1950/1960, seul Jean Cayeux, le petit-fils, a repris le flambeau. Cependant ses meilleures obtentions datent des années 1970 et c'est à ce moment qu'on peut fixer une véritable reprise de sa place par la France. Même si Jean Cayeux était pratiquement le seul sur le marché.

A cause de trois guerres la France (et même l'Europe) a tenu le haut du pavé puis lourdement chuté. La puissance humaine, technique et commerciale des USA en a profité pour s'épanouir. Mais il en est du monde des iris comme du monde tout court. Après une domination outrancière, l'iridophilie américaine a cédé un peu de place à celle du reste du monde. L'Australie, avec l'appoint de sa voisine néo-zélandaise, s'est fait une jolie place, inventive et généreuse, la Russie et ses ex-satellites, partie de zéro en 1990, a rapidement rejoint la tête du peloton tandis que l'Europe de l'Ouest a repris sa marche en avant, et se distingue aujourd'hui par sa vivacité et la qualité de ses obtentions. Les guerres l'auront meurtrie et ruinée, mais elle n'ont pas détruit sa créativité.

Iconographie : 


'Madame Chéreau' (Lémon) 


'Nuée d'Orage' (Verdier) 


'Ambassadeur' (Vilmorin) 


'San Francisco' (Mitchell) 


'Jean Cayeux' (F. Cayeux) 


'Condottiere' (J. Cayeux)